Erich Fried : choix de poèmes (de/fr)

Poèmes extraits du recueil Es ist was es ist (1983)
traduits de l’allemand par Chantal Tanet et Michael Hohmann
.

Une sélection de Philippe Beck pour la revue Droit de Cités, dossier « La poésie qui vient« .

Was es ist

 

Es ist Unsinn
sagt die Vernunft
Es ist was es ist
sagt die Liebe

 

Es ist Unglück
sagt die Berechnung
Es ist nichts als Schmerz
sagt die Angst
Es ist aussichtslos
sagt die Einsicht
Es ist was es ist
sagt die Liebe

 

Es ist lächerlich
sagt der Stolz
Es ist leichtsinnig
sagt die Vorsicht
Es ist unmöglich
sagt die Erfahrung
Es ist was es ist
sagt die Liebe

 

Ce que c’est

 

C’est du non-sens
dit la raison
C’est ce que c’est
dit l’amour

 

C’est de la malchance
dit le calcul
Ce n’est rien que douleur
dit la peur
C’est sans issue
dit le bon sens
C’est ce que c’est
dit l’amour

 

C’est ridicule
dit l’orgueil
C’est insouciant
dit la prudence
C’est impossible
dit l’expérience
C’est ce que c’est
dit l’amour

 

Denn

 

Denn
ist das Alpha
und das Omega

 

Denn am Anfang
Denn ich habe Hunger
Denn ich habe Angst

 

Denn ich bin da
Denn ich will leben
Denn ich liebe

 

Denn in der Mitte
fragt
„Wie lange denn noch ?“

 

Denn in der Mitte
fragt :
„Wozu denn das alles ?“

 

Denn am Ende
wird nicht einmal sagen
„So stirb denn“

 

 

Car

 

Car
c’est l’alpha
et l’oméga

 

Car au commencement
Car j’ai faim
Car j’ai peur

 

Car je suis là
Car je veux vivre
Car j’aime

 

Car à mi-chemin
demande
« Encore donc combien de temps ? »

 

Car à mi-chemin
demande
« À quoi bon donc tout ça ? »

 

Car à la fin
ne dira pas même
« Eh bien meurs donc »

 

 

Die Letzten werden die Ersten sein

 

Weil die vorigen Dinge noch nicht
genau untersucht sind, wendet
sich der Gewissenhafte
den vorvorigen zu

 

Doch der Gewissenlose
übt schon Kunstgriffe, um die nächsten
und übernächsten Dinge
in den Griff zu bekommen

 

Der Gewissenhafte
hat mittlerweile entdeckt
daß der Schlüssel
zu den vorvorigen Dingen

 

in älteren Dingen liegt
die noch vor diesen Dingen waren
oder noch tiefer in deren
Vorvorbedingungen

 

Der Gewissenlose aber
macht raschere Fortschritte Deshalb
wird er vielleicht uns alle
und auch den Gewissenhaften

 

schon zu den letzten Dingen
gebracht haben, lange bevor
der Gewissenhafte
die tiefsten Wurzeln des Übels

 

das den Gewissenlosen
gewissenlos werden ließ
zurückverfolgt hat
bis zu den ersten Dingen

 

Les derniers seront les premiers

 

Parce que les choses passées ne sont pas encore
précisément examinées,
l’homme de conscience se tourne
vers celles qui les ont précédées

 

Mais l’homme sans conscience
se sert déjà d’artifices
pour se saisir des choses à venir
et des suivantes

 

L’homme de conscience
a entretemps découvert
que la clé d’accès aux choses d’avant
les choses passées

 

se trouve dans des choses
plus anciennes encore
ou plus profondément encore
au sein
de ce qui les a précédées

 

Mais l’homme sans conscience
va beaucoup plus vite
se pourrait-il
qu’il nous conduise tous

 

nous et l’homme de conscience
à la fin des fins, bien avant
que l’homme de conscience
ait remonté

 

jusqu’au commencement
le fil des profondes racines du mal
qui ont fait perdre la conscience
de l’homme sans conscience

 

Mitmenschen

 

Einer der Leute
die herumtanzen vor meinen Augen
wenn ich sie zumache
um niemand mehr sehen zu müssen

 

hat keinen Kopf
aber oben aus seinem Hals
wächst eine Schmuckkette
mit zwei silbernen Totenköpfen

 

und seine Frau die zu dick ist
sagt zu jedem den er erwürgt :
„Geben Sie ihm doch alles
Was er sich nimmt!

 

Sie sehen ja er ist behindert!“
Dann schneuzt sie sich und muß weinen
weil er ihr jedes Begräbnis
vom Haushaltsgeld abzieht

 

Mich mahnt sie liebevoll :
„Iß doch bevor es kalt wird!“
Aber ich wäre lieber allein
als in solcher Gesellschaft

 

 

Nos semblables

 

L’un de ces hommes
qui défilent devant mes yeux
quand je les ferme
pour ne plus être obligé de voir quiconque

 

n’a pas de tête
mais en haut à son cou
sort un collier
avec deux têtes de mort en argent

 

et sa femme qui est trop grosse
dit à chacun de ceux qu’il étrangle :
« Donnez-lui donc tout
ce qu’il prend !

 

Vous voyez bien qu’il est gêné ! »
Puis elle se mouche et ne peut s’empêcher de pleurer
parce qu’il déduit de l’argent du ménage
chaque enterrement

 

Elle me met en garde aimablement :
« Mange donc avant que ce soit froid ! »
Mais je préférerais être seul
qu’en pareille compagnie

 

Der einzige Ausweg

 

Im aufgeschlagenen Stein
liegt ein Ei

 

Aus dem Ei
fliegt ein Vogel

 

Aus seinem Schnabel
ein Stein

 

Wer den aufbrechen kann
findet drinnen

 

nichts

 

 

L’unique issue

 

Dans une pierre brisée
il y a un œuf

 

De l’œuf
s’envole un oiseau

 

De son bec
tombe une pierre

 

Celui qui pourra l’ouvrir
trouvera à l’intérieur

 

rien

 

Mißverständnis zweier Surrealisten
für Katja Hajek

 

„es regnet“
sagte sie
„männer in schwarzen Mänteln
gehen vorbei“

 

sagte sie
Magritte aber
hörte sie
nicht mehr genau
(sie sagte es nämlich erst Jahre
nach seinem Tod)

 

So hörte er nicht mehr
ihre letzten zwei Worte
und verstand nur
„es regnet männer in schwarzen mänteln“
Das malte er

 

 

Malentendu entre deux surréalistes
pour Katja Hajek

 

« il pleut »
disait-elle
« des hommes en manteau noir
passent »

 

disait-elle
Mais Magritte
ne l’entendait
plus très bien
(puisqu’elle ne le dit que des années
après sa mort)

 

Il n’entendit donc pas
le dernier mot
et comprit seulement
« il pleut des hommes en manteau noir »
C’est cela qu’il a peint

 

Poèmes extraits du recueil Es ist was es ist (1983)
traduits de l’allemand par Chantal Tanet et Michael Hohmann

 

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Erich Fried

Né à Vienne en 1921 de parents juifs, Erich Fried quitte l’Autriche après l’Anschluss en 1938 et s’exile à Londres, collaborant notamment au service allemand de la BBC Profondément marqué par le spectre du nazisme et la condition juive – son père est mort lors d’un interrogatoire par la Gestapo – Fried incarne en Allemagne, à partir des années 1950, la figure de l’écrivain engagé, au service d’une conscience politique toujours tenue en éveil (guerre du Vietmam, Israël)
Aux côtés d’écrivains comme Ingeborg Bachmann, Heinrich Böll, Peter Weiss, Martin Walser ou Paul Celan, il a fait partie du Groupe 47, initié par Hans Werner Richter en 1947 dans le but de nettoyer la langue allemande des séquelles du nazisme, en prônant une écriture dépouillée
L’oeuvre d’Erich Fried porte la marque claire de cette démarche et se caractérise par la dimension ludique du travail d’écriture Il est l’auteur de quelques romans (Les Enfants et les Fous, Le Soldat et la Fille) mais surtout d’un nombre considérable de recueils de poèmes Ce sont eux qui lui ont assuré une grande popularité en Allemagne, notamment Cent poèmes sans frontière, lauréat du Prix International des Éditeurs en 1977, et plus encore ses Liebesgedichte (Poèmes d’amour) en 1979 Certains poèmes comme Was es ist (Ce que c’est) sont devenus des « classiques » de la littérature allemande des années 1980 Erich Fried est aussi un grand traducteur de l’anglais, en particulier de Shakespeare, Dylan Thomas, TS Eliot, Sylvia Plath
Le prix Georg Büchner lui a été décerné pour l’ensemble de son oeuvre en 1987, un an avant sa mort à Baden-Baden


Bibliographie en français

Le Soldat et la fille, traduit par Robert Rovoni, Gallimard, 1962 (réédition, 1992)
Les Enfants et les fous, traduit par Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1968
Cent poèmes sans frontière, traduit par Dagmar et Georges Daillant, Christian Bourgois, 1978
La Démesure de toutes choses, traduit par Pierre Furlan, Actes Sud, 1984

 

Bibliographie sélective en allemand

1944, Deutschland
1945, Österreich
1960, Ein Soldat und ein Mädchen
1965, Kinder und Narren
1966, und Vietnam und
1967, Anfechtungen
1968, Zeitfragen
1972, Die Freiheit den Mund aufzumachen
1974, Höre, Israel !
1978, 100 Gedichte ohne Vaterland
1979, Liebesgedichte
1981, Zur Zeit und zur Unzeit
1982, Das Unmaß aller Dinge
1983, Es ist was es ist
1985, Von Bis nach Seit
1987, Gegen das Vergessen
1988, Unverwundenes

 

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